Définition:
Notion attribuée à Paul Virilio, urbaniste et essayiste français, ce concept est pour moi un prisme d’analyse efficient et même central dans nos sociétés actuelles. Pour le définir simplement, nous ferons un petit détour étymologique. Ce terme est construit sur une racine grecque alliant « dromo », la course/la vitesse, à « cratos » (ou Kratos), une divinité personnifiant la Puissance, le Pouvoir, la Force, la Vigueur ou la Solidité. Pour le dire de manière simple (et plus ou moins personnelle), ce concept recouvre la logique dans laquelle nous évoluons: le règne de la course.
Signification:
Ce concept se traduit concrètement par le rythme soutenu voire empressé dans lequel nous sommes « pris ». Les illustrations sont nombreuses et dans de nombreux domaines (tous?): professionnel, relationnel, médiatique, technologique… Par exemple, je ferai ici allusion au stress (avec ses multiples effets) grandissant en entreprise qu’une étude du CRECI a mis en lumière. Et pour cause puisque les logiques économiques qui régissent nos activités professionnelles peuvent principalement être décrites par un R.O.I. (retour sur investissement) rapide et de plus en plus pesant, la productivité (l’augmentation des tâches à accomplir en un temps imparti proportionnellement réduit) et la réactivité…soit un rapport au temps et plus précisément au court terme très prononcé. Entendons-nous bien, je ne loue pas l’inactivité et la passivité injustifiées mais la possibilité de chacun de se donner le temps de faire les choses correctement, de les « construire », et de ne pas s’enferrer dans la culture du zapping. De même, mon propos ne consiste pas à dire que « c’était mieux avant », mais bien d’inciter à relativiser car qui, hormis nous-mêmes (individuellement inscrits dans un monde social), nous impose un tel rythme?… Comme si nous étions tous otages volontaires de ce rythme effréné, comme atteints d’une sorte de syndrome de Stockholm.
Hypothèse (à suivre…):
N’y a-t-il pas un paradoxe à courir après le temps alors que nous sommes dans une société où nos moyens de transport sont de plus en plus rapides et où les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication nous permettent d’accroître nos réseaux de manière exponentielle, d’accéder en quasi-instantané à l’information et de réduire d’autant nos délais d’action? Je n’ai pas de réponse bien établie concernant les mécanismes en oeuvre et imagine que les fondements sont multiples.
Toutefois, sans assurance, je me risquerai à formuler une première hypothèse: cette logique dromocratique pourrait s’enraciner dans une logique avant tout concurrentielle. Prenons pour exemple, les logiques médiatiques et journalistiques telles que mises en lumière par Pierre Bourdieu aux cours de ses différentes recherches et ici vulgarisées: portés par des logiques commerciales, forcément concurrentielles, les journaux (télévisés ou écrits) sont à la recherche constante de « scoops » et de « gros titres », prêts à dégainer, parfois au détriment de la vérification des informations et dont la fameuse affaire du RER D reste la plus évidente illustration, mais pas la seule… A notre niveau individuel, tenter d’être à la pointe de l’actualité, toujours au faîte de l’innovation ou en connaissance des dernières tendances ne peut se justifier commercialement, mais par la satisfaction de l’égo à faire briller en société. Aussi peut-on envisager le concept d’individualisme concurrentiel – tel qu’a pu apparemment déjà le définir Ferdinand Buisson (que je ne connaissais pas avant la rédaction de cet article), à savoir l’ivresse de celui qui a dépassé ses semblables ou est en passe de le faire. Dans ce cadre, « être informé », c’est-à-dire « en avoir entendu parler » (sans attention qualitative… pour aller vite) permet de se positionner socialement ou dans des échanges (et à défaut de briller, de ne pas passer pour un ignorant…. complet). Le corolaire de ce mécanisme semble alors l’acceptation généralisée de cet individualisme concurrentiel comme norme sociale, tant et si bien que chacun agit par similitude et atavisme et que, dans le temps, personne ne se distingue réellement puisque l’information se diffuse plus rapidement. D’où une logique de court-terme qui rend la culture superficielle et aussi vite oubliée… Ainsi, les sujets de fond font place aux brèves (ce qui tombe bien puisque la publicité, utile pour un modèle économique rentable, prend de plus en plus de place) et aux articles aux style et contenu formatés. Or, puisque je citai Bourdieu précédemment, « le fait divers fait diversion« …
Par conséquent, dans cette hypothèse, nous pouvons comprendre le paradoxe que nous énoncions sous l’angle de la « perte » de temps, renforcée par de nouveaux usages (chat, réseau social, surf sur le Web,…) et de nouvelles technologies que nous nous amusons à découvrir et à en creuser les possibilités/limites,… sans que toutefois j’en remette en cause « le côté pratique » procuré ou créé, à l’exemple des téléphones portables dont on dit ne plus pouvoir se passer ou ressentir un manque en leur absence alors que nous vivions sans, auparavant, et sans gêne. Il suffisait alors de s’organiser, ce qui n’est plus nécessaire quand tout est accessible et à portée de clics. Ainsi, notre rapport au temps est pris entre le court-terme « omnipressant » et, ce qui n’est pas opposé, une nouvelle relativité temporelle, entre productivité et dispersion (« tout et rien »).
Et alors?
Et alors, en dépit de l’aspect théorique de ce billet, la « dromocratie », dont les conséquences multiples ne rendent pas vains ces propos, est un concept qui, compris ou du moins rendu conscient, nous indique quelques voies de réflexion qui nous permettront, espérons-le, d’amenuiser le pouvoir contraignant de la temporalité à laquelle on s’astreint et qui se développe plus sous le signe de l’obligation (sociale) que sous celui de la volonté (individuelle). Certes, je ne suis pas assez naïf pour oublier que ce changement rythmique – que je crois désiré par nombre d’entre nous – ne pourra se faire sans une prise de conscience commune, mais peut-être que la pensée ici présentée vous aura indiqué, comme à moi d’ailleurs, de nouvelles perspectives d’agir et de penser, car il est trop facile de prétendre ne pas avoir le choix, même si je reste tout à fait conscient qu’une posture en « décalage » par rapport au monde social qui nous entoure nous met logiquement en porte-à-faux. Mais le monde (du moins notre entourage et les échanges que nous créons avec notre environnement direct) est ce que nous en faisons. Je sais également que le sujet n’est pas clos, mais d’ici là, je vous invite à un regain de volonté individuelle (et de rébellion, par rapport aux rythmes imposés) en vue de rectifier la dérive vécue de la « dromocratie », dont le court-termisme sur lequel je reviendrai assurément. Le but que je me fixe est simplement de prendre le temps de vivre (plus humainement donc)… Premier principe en ce sens: « Take my time », pour paraphraser le titre du premier album de Flox, un des talentueux artistes Underdog Records.